ALGERIEN D'ORIGINE MAROCAINE
Récit de vie ( nous sommes les Marocains d'Algerie. Nous sommes les Algeriens du Maroc . On est le trait d'union.
 
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 LES CHRONIQUES D'ALGERIE DE JEAN DANIELVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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MessageSujet: LES CHRONIQUES D'ALGERIE DE JEAN DANIEL   Dim 6 Avr - 18:13

Chroniques de France et d’Algérie


Une fois de plus, le président de la République algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, s’est indigné qu’on ait seulement pu penser à célébrer dans nos écoles l’un des aspects positifs de la colonisation française.

En France, l’émotion, précédant celle du chef de l’Etat algérien, a été très vive dans les milieux intellectuels et universitaires. Une pétition a circulé. Je l’ai aussitôt signée. Rien ne pouvait être plus maladroit que la rédaction du texte officiel recommandant aux enseignants de souligner le côté bénéfique de la colonisation sans avoir le souci de rappeler tous les autres côtés qui suscitent l’horreur et la réprobation.

Tout le monde a sombré dans une confusion sémantique et conceptuelle. Lorsqu’il est question de la colonisation, il ne s’agit pas forcément de ce que l’on appelle la guerre d’Algérie de 1954 à 1962 avec son cortège de répressions collectives, de déplacements de populations et de tortures.

Ceux qui pensent à des aspects « positifs » de la colonisation qui date de 1830 ont tout autre chose dans l’esprit. Non pas les grottes enfumées dont se targuait le maréchal de Saint-Arnaud ni les massacres du trop fameux « père Bugeaud ». Ils ont dans l’esprit le souvenir de générations d’instituteurs, de médecins, d’infirmiers et d’éducateurs sociaux. Ces femmes et ces hommes, enracinés en Algérie, ont accompli leur devoir en marge de tout esprit de domination. Ils ont été les diffuseurs d’une culture grâce à laquelle les jeunes Algériens ont trouvé leur vocation révolutionnaire et indépendantiste. Ceux qui ont enseigné aux collégiens et aux lycéens algériens l’histoire de la Révolution française ne pouvaient pas être confondus avec les propriétaires de vastes terres et les militaires de la répression. On ne peut pas les oublier. Mais à la condition de se souvenir d’eux comme je viens de le faire. Je suis sûr que les responsables actuels de l’Algérie ont la même mémoire que moi.

J’ai l’avantage de connaître le président Bouteflika depuis longtemps, en fait très longtemps. J’ai toujours parié sur son destin, contrairement à beaucoup d’autres. Aujourd’hui, j’ai de l’admiration pour son parcours, pour les méthodes très savamment gaulliennes de son accession à la présidence et de la façon dont il a manœuvré entre tant de forces contradictoires.

Au contraire des miens, je n’ai pas été hostile à sa stratégie de réconciliation nationale, à ses efforts pour politiser la violence et à ses méthodes pour ramener les islamistes dans la participation civique. Quand on pense à ce que fut la tragédie de la guerre civile pendant les années 1990, quand on évoque le nombre des victimes (200 000 environ), quand on observe le déchirement, on comprend ce qu’il fallait d’habileté, de diplomatie mais aussi, bien sûr, d’esprit de compromis pour rétablir l’unité perdue des Algériens. Dans ce compromis sont incluses les lenteurs pour promouvoir un statut de la femme digne des citoyennes d’Algérie et pour procéder à des réformes, notamment dans les domaines de l’éducation et de la justice. L’avenir dira comment ce gradualisme a été payant.

Pour contribuer à cette stratégie de réconciliation au nom de l’unité nationale, le président Bouteflika utilise parfois l’anti-colonialisme des « années de braises ». C’est ce qu’il fait aujourd’hui. Nous ne pourrions que l’observer si la conception de la réconciliation s’appliquait à tous et non pas seulement aux islamistes. Je sais que c’était l’intention de M. Bouteflika pour ce qui concerne les Français d’Algérie et surtout pour ce qui concerne la France. Mais la tentation nationaliste peut faire obstacle à ce dessein. Se réconcilier ? D’accord ! Mais avec tout le monde ! Avec les victimes algériennes du FLN pendant la guerre, les victimes françaises innocentes, les messalistes, les harkis, oui, les harkis.

D’autre part, la réconciliation commence à l’école. Tant que les petits Algériens apprendront dans leurs manuels ce qu’ils apprennent, ils ne seront pas formés pour réaliser les volontés et les rêves du Grand Réconciliateur.

http://jean-daniel.blogs.nouvelobs.com/archive/2005/07/index.html
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MessageSujet: Re: LES CHRONIQUES D'ALGERIE DE JEAN DANIEL   Dim 6 Avr - 18:21

Le Maroc dans le contexte maghrébin


Texte de l’intervention de Jean Daniel lors du Colloque « Le Maroc et la France 50 ans après, une amitié dans la durée » du 7 novembre 2005 au Palais Bourbon à l’occasion du 50e anniversaire de l’Indépendance du Maroc.

La première fois que j’ai pris conscience d’une entité nord-africaine et plus précisément maghrébine, c’est lorsque j’ai eu à écrire mes premiers articles sur des positions du Sultan du Maroc Mohammed V. Bien que né en Algérie, je n’avais aucune idée concrète, réelle et historique de ce qui pouvait réunir les trois pays.
Celui qui m’a procuré un début de culture sur ces sujets, ce n’est pas un Maghrébin mais un historien français. Je fais en effet partie de la génération qui a été frappée de lumière par la publication, en 1953, du grand livre de Charles-André Julien, « L’Afrique du Nord en marche. Nationalismes musulmans et souveraineté française ».
Ce sous-titre n’est pas indifférent, il rappelle à lui seul l’origine de la volonté d’émancipation des Maghrébins. Le titre et le sous-titre ont été trouvés par un étudiant en médecine marocain, Ahmed Alaoui, qui devint plusieurs fois ministre après l’Indépendance.
Tandis que ce livre était interdit un peu partout en Afrique du Nord, son retentissement devint considérable dans les esprits des jeunes Maghrébins, qu’ils fussent déjà militants ou appelés à le devenir. « Le Sultan Mohammed V, qui avait lu et relu ce livre de bout en bout, insista auprès de moi, en présence du Conseiller du gouvernement chérifien, pour que je poursuive l’étude de l’histoire du Maghreb. Alain Savary en remit un exemplaire à Habib Bourguiba, alors exilé sur l’îlot perdu de la Galite et privé de lecture. Enfin, l’un des chefs les plus vénérés, Larbi Ben Mhidi, recommanda ce livre aux jeunes maquisards pour qu’ils puissent connaître l’histoire de leur pays. » Ainsi s’est exprimé l’historien Charles-André Julien dans une préface à la réédition de son livre en 1972.
Le destin de cette entreprise n’est peut-être pas sans précédent, mais il est incomparable. Ce n’est pas la première fois que des islamisants, des arabisants français contribuaient à l’étude de la civilisation arabo-islamique et de l’histoire des peuples berbères du Maghreb.
On se demande parfois s’il y a des aspects positifs dans le péché de colonisation. On peut simplement trouver de tels aspects dans le fait que la culture des colonisés n’est pas ignorée des élites universitaires. Car ce n’était pas non plus la première fois que le corps enseignant du colonialisme sacralisait la révolution et incitait indirectement à l’émancipation.
Mais c’était la première fois qu’un pamphlet d’envergure, reposant sur des données historiques incontestées, procurait aux colonisés maghrébins une lumière si vive et si efficace sur ce qui les unissait dans les origines et sur ce qui devait les unir dans leur combat. A vrai dire, je ne sache pas que dans les écrits actuels, en dehors de toutes les professions de foi panislamiques ou panarabes, le concept du maghrébisme soit illustré avec autant de vigueur.
Sans doute, Charles-André Julien devait-il souligner l’origine orientale du premier programme de libération des Etats musulmans par des penseurs syro-égyptiens. Sans doute aussi devait-il insister sur le fait que c’est d’abord en Tunisie que le Libanais installé à Genève Chekib Arslan eut ses principaux disciples. Mais il devait montrer qu’un véritable sentiment pan-maghrébin avait pris forme lors de l’Association des étudiants musulmans nord-africains, qui réunissait le 22 février 1937 le jeune Algérien Messali Hadj, le jeune Tunisien Habib Bourguiba et le jeune Marocain Mohammed El Kholti.
C’est au cœur de Paris – comme depuis toujours pour tous les révolutionnaires du monde - que devaient se réunir régulièrement ces futurs leaders maghrébins. « Dès 1936 l’étoile nord-africaine, le néo-destour et l’action marocaine jettent les bases d’une action concertée. <…> On affirme que tout événement d’une certaine importance qui se produit dans l’un quelconque des trois pays de l’Afrique du Nord trouve dans les deux autres une répercussion immédiate et une réaction spontanée ».
Par deux fois, au IIe siècle (en luttant contre les Romains) et au XIe siècle (contre les Hilaliens), les Berbères avaient échoué dans leur volonté d’unifier le Maghreb. Mais cette fois, raison de plus pour les nationalistes maghrébins pour juger qu’en supprimant la domination étrangère on pouvait abattre les principaux obstacles. Le nouveau mot d’ordre fut rédigé en ces termes : « l’idéal pan-maghrébin peut devenir une idée-force capable de soulever les masses et de briser la rivalité des chefs. » On n’est pas sûr que sur ce point les prévisions aient été réalisées.
Lorsque les principaux événements qui précèdent la déposition du Sultan ont lieu, la Tunisie est un petit pays agité, le seul croit-on qui pose de vrais problèmes. Un leader syndicaliste, Ferhat Ached, est assassiné, et toutes les réformes proposées par les différents résidents généraux sont repoussées. La sensibilité pro-maghrébine est d’autant plus avivée que les Tunisiens ont besoin de la solidarité des autres pays, à défaut d’obtenir celle efficace de l’Egypte.
Le Sultan du Maroc n’est pas populaire en Tunisie et en Algérie. Les mouvements de libération se dotent d’un modernisme républicain et antimonarchiste. Ils contestent le titre de « Commandeur des croyants » que le Sultan se croit autorisé à détenir. Et ils pensent que la monarchie ne peut pas délivrer le peuple d’un féodalisme anti-égalitaire, et donc contraire à l’islam. Pendant que le Sultan est à Madagascar, il y a d’ailleurs au Maroc un Parti républicain qui ne paraît pas pressé d’obtenir le retour du monarque, tout en réclamant l’indépendance. C’est le leader Mehdi Ben Barka, dont on parle beaucoup en ce moment, qui donnera le ton à tous les Maghrébins en déclarant, lui, révolutionnaire, qu’en déposant le Sultan la France avait pour longtemps protégé la monarchie marocaine. Elle faisait de Mohammed V l’un des leaders de l’émancipation maghrébine.
Avec les indépendances, la différence des régimes et la rivalité des ambitions nationales, l’idée maghrébine ne s’est maintenue que de manière incantatoire. Chacun des trois pays a plus de liens avec la France qu’il n’en a avec les deux autres sur presque tous les plans. La singularité marocaine s’est affirmée sous le leadership du roi Mohammed V, avec ou sans le soutien de ce dernier.
Un grand penseur moderne actuel m’a déclaré qu’on ne comprenait rien au Maroc si on oubliait cinq caractéristiques principales : son origine berbère ; ses liens avec l’hispanité ; ses dimensions atlantiques ; le fait qu’il est le seul pays du Maghreb à n’avoir jamais été occupé par les Ottomans ; et enfin l’ancienneté de toutes les dynasties de la monarchie.
Mais, les Européens en savent quelque chose, il y a plusieurs façons d’affirmer ses différences. Ou bien on les présente comme des caractéristiques supérieures dans l’orgueil national, ou bien on les présente comme des richesses qui peuvent devenir complémentaires des pays qui ont d’autres caractéristiques. Les Maghrébins savent mieux que les autres comment le nationalisme peut être le moteur de l’émancipation mais aussi celui du chauvinisme, comment la religion peut être l’appel à la fraternité ou au contraire l’enracinement de l’hostilité.
J’ai pour ma part des liens avec de hautes personnalités des trois pays du Maghreb, et je fais partie de plusieurs Commissions euro-maghrébines. Je sais que les progrès dans le développement sont souvent freinés par l’affirmation des singularités et le caractère formel des solidarités. Mais puisqu’il est question, ici et aujourd’hui, plus spécialement du Maroc, je ne peux que lui souhaiter une fidélité à ces grands événements de la pensée et de la civilisation qui ont eu lieu en Andalousie, en grande partie grâce aux Berbères marocains à l’époque des royaumes des trois religions.





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MessageSujet: Re: LES CHRONIQUES D'ALGERIE DE JEAN DANIEL   Ven 16 Mai - 14:34

Le 1er novembre 1954, l’insurrection algérienne commençait...
Notre guerre d'Algérie
Cinquante ans après, «le Nouvel Observateur» a rencontré acteurs et témoins de l’histoire. Politiques, combattants, officiers ou simples soldats, pieds-noirs, nationalistes algériens, journalistes ou militants, ils racontent. Ce qu’ils ont vu. Ce qu’ils ont vécu. Et leur parole, un demi-siècle après, brûle encore




Pouvait-on éviter cela?
Chacun son 1er-Novembre. Le mien n’est pas une reconstitution. C’est un témoignage. Et d’abord sur un point d’importance: les jeunes gens ou plutôt les hommes jeunes ne vivaient pas ce jour-là dans la grisaille trop souvent évoquée des turpitudes de la IVe République. C’est tout le contraire: ils en sortaient, et la politique avait pour eux, soudain, les couleurs de l’ambition et du courage.
Le 7 mai 1954, c’était la date du désastre de Diên Biên Phu. Le déshonneur de la défaite après celui de la guerre. Un homme pourtant émerge, qui avait tout annoncé et qui attendait son heure. Pierre Mendès France, c’est de lui qu’il s’agit, transforme d’abord le désastre en compromis honorable avec les accords de Genève le 21 juillet 1954. Ensuite renverse la politique coloniale le 31 juillet, avec le discours de Carthage octroyant l’autonomie interne à la Tunisie. Soudain tout change. Tout.
C’est la première atteinte à l’empire colonial. Le retentissement est considérable. A l’ONU, les diplomates français sont fêtés et ils obtiennent facilement la suppression de l’ordre du jour d’une interpellation hostile à la politique maghrébine menée par la France. L’URSS et la Chine ont parrainé les accords de Genève, et les Américains louent la politique de Carthage. Partout, dans le Maghreb comme dans le reste de l’Afrique, on devine que la décolonisation a commencé. Partout? Hélas, pour les insurgés algériens, il déjà trop tard. Ils préparent, depuis longtemps et dans l’ombre, leurs opérations militaires, premières manifestations du FLN. Mais plus tard, questionnés sur cette période, deux chefs historiques confieront que la politique de Mendès France les avait gênés car de nombreux militants n’étaient plus d’accord avec le principe de l’insurrection, considérant qu’il était désormais possible de lutter pacifiquement pour l’indépendance par étapes. L’initiative de Mendès France a joué à ce moment-là, pour le FLN et indirectement, un rôle perturbateur proche de celui que devait jouer de Gaulle avec ses propositions de négociation.


Pour revenir à cette année Mendès, nous avions beau nous réjouir qu’Ernest Hemingway reçût le prix Nobel, Simone de Beauvoir le prix Goncourt pour «les Mandarins», que Françoise Sagan devînt célèbre à 18 ans avec «Bonjour tristesse» et que Gérard Philipe incarnât au cinéma un Julien Sorel irremplaçable; nous avions beau profiter d’une euphorie économique qui plongeait la majorité des Français dans une indifférence satisfaite, pour les jeunes gens que nous étions, comme en général pour le tiers-monde (expression que venait d’inventer le démographe Alfred Sauvy), nous ressentions une fierté nouvelle d’être français. Au demeurant, ce qui pouvait tout de même altérer la quiétude végétative des Français moyens, c’est qu’il y avait au Maroc, en Tunisie et en France des agitateurs au service des «seigneurs de la colonisation» qui menaçaient continuellement Mendès France et son gouvernement. Des menaces de mort. Des attentats. On veut abattre le «bradeur».
Tout cela pour dire que l’insurrection algérienne ne s’abat pas sur une France somnolente et régressive, mais surprend une société dans les audaces convulsives de la décolonisation. Surprend et embarrasse. Ceux qui comprennent les premiers la dimension de cette perturbation, ce seront évidemment les élites maghrébines. Aux yeux de Habib Bourguiba notamment, dont je recueillerai les impressions, une agitation en Algérie ne peut que muscler les opposants à Mendès France, donc nuire aux négociations franco-tunisiennes, déjà en difficulté.


Au Maroc, on est loin de se résigner à l’exil du sultan Mohammed V, mais on croit pouvoir compter sur l’action d’un ministre gaulliste, Christian Fouchet, encouragé par Mendès France. En fait, Mendès et Mitterrand se sentent assiégés. On n’a pas compris qu’à ce moment-là ils redoutent moins le FLN que les puissants lobbies du colonialisme, dont l’un des chefs à l’Assemblée nationale est René Mayer, député de Constantine, qui sera d’ailleurs l’un des fossoyeurs de Mendès France quelques mois après. Les lobbies en question ne servent d’ailleurs pas uniquement des intérêts colonialistes. Ils traduisent la force d’une illusion vécue comme une réalité: il n’y a en Algérie que trois départements français. L’Algérie, c’est la France, et l’on ne saurait amputer le territoire national. D’ailleurs les Français d’Algérie sont trop nombreux et trop méritants pour qu’on les déracine. En fait, à l’époque, cette illusion se révélera moins partagée et on s’en apercevra au moment où le contingent sera mobilisé. Sur place, les jeunes recrues découvrent le sort réservé aux Algériens.
Mais c’est un fait que les insurgés algériens dérangent tout le monde, en dehors de quelques mouvements anarchistes et trotskistes en France. En Algérie même, les élites et les militants sont peu nombreux à parier sur le FLN et à prévoir une victoire à l’issue d’une longue guerre. Les chefs du FLN et leurs maquis, souvent divisés, ne cesseront jamais d’inquiéter. Les Marocains seront amenés à fermer leur frontière et les Tunisiens interdiront chez eux le port d’armes aux résidents algériens. Habib Bourguiba et Mohammed V une fois revenu sur son trône vont proposer plusieurs fois, discrètement ou publiquement, une union franco-maghrébine pour permettre aux Algériens de gagner les sympathies du peuple français. Et surtout pour endiguer leur radicalisme et leurs débordements. Ce sont des initiatives considérables – à vrai dire inimaginables, si l’on oublie que les Algériens inspiraient une inquiétude, et parfois une peur exaspérée.
Que serait-il arrivé si la France avait pris en considération l’offre des Tunisiens et des Marocains? Les Algériens, qui surmontaient souvent leurs divisions par la terreur, auraient-ils consenti à des objectifs moins radicaux? En tout cas, entre la France et l’Algérie, c’était un nouvelle occasion manquée: il est vrai qu’il n’y a pratiquement que cela dans leur histoire commune.
La guerre d’Algérie pouvait-elle être évitée? Question difficile mais que se posent, depuis quelques années, bien des Algériens. Pour un certain nombre d’amis, dont je pense exprimer l’avis, l’insurrection en elle-même ne pouvait pas être évitée, car la France avait tout fait pour y conduire. Notamment depuis qu’elle avait persécuté ou discrédité tous les nationalistes modérés et pacifiques qui se présentaient comme interlocuteurs. Mais la longue guerre, telle qu’elle s’est déroulée, avec un bilan si lourd et des conséquences si désastreuses pour l’avenir, dans la mesure où elle portait en germe la seconde guerre civile d’Algérie, oui, cette longue guerre pouvait être interrompue, et n’était pas en tout cas inévitable.
Aujourd’hui, les relations entre les deux Etats sont au beau fixe et les retrouvailles conduisent à réfléchir sur la vanité du radicalisme comme sur la nécessité de savoir, pour les uns, transformer la répression, pour les autres, adapter la révolution. Un compromis sur les méthodes, et non sur les objectifs, aurait eu l’immense avantage pour les Algériens d’éviter le despotisme du FLN sur la révolution.
Les Français, avant ou pendant de Gaulle, n’ont pratiquement jamais cessé d’avoir des contacts secrets avec les représentants du FLN. Il s’est passé bien des choses pendant ces rencontres, qui ont donné aux interlocuteurs de chaque camp le sentiment que tout était possible si on ne désirait pas tout et tout de suite. Mais les Algériens avaient peu de raisons de faire confiance à ceux qui les avaient trompés si souvent. Mieux: ils s’enivraient du rôle mondial que leur combat leur faisait jouer et du destin d’avant-garde révolutionnaire du tiers-monde qu’ils se découvraient. Car on peut soutenir que l’incroyable pari fait par quelques groupes d’insurgés algériens a été en définitive gagné davantage sur le plan international que sur le plan militaire. A la conférence de Belgrade en septembre 1961, tous les pays du bloc des non-alignés se prononcèrent en faveur d’un soutien inconditionnel au gouvernement algérien en exil. Ce gouvernement avait été reconnu en 1960 par l’Union soviétique et en 1961 par les Etats-Unis. La victoire militaire sur le terrain que de Gaulle a imposée aux forces armées a sans doute contribué à laisser à la France l’apparence d’une maîtrise et à empêcher l’internationalisation du conflit. Elle n’a pu éviter que les soubresauts de l’OAS et l’exode des pieds-noirs ne transforment les accords d’Evian en acte de rupture d’un côté, d’abandon de l’autre. J. D

La semaine prochaine, seconde partie de notre dossier: « Voyage dans l’Algérie d’aujourd’hui ».




Jean Daniel
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